La participation des personnes accompagnées : redonner le pouvoir d'agir

L’Armée du Salut défend promeut depuis toujours l’idée que le Beau est une force de reconstruction. Ce parti pris n’est pas anodin. Il affirme une conviction forte : les personnes accueillies, quelles que soient leurs fragilités, ont droit à un lieu beau, digne et respectueux. Offrir de la beauté à celles et ceux qui traversent des situations de grande vulnérabilité, c’est reconnaître leur humanité, leur capacité à ressentir, à créer et à se projeter.

Des trajectoires de vie qui deviennent une force

La plupart des personnes qui s’engagent dans les démarches de participation traversent une grande précarité. Elles ont souvent perdu le lien social, se heurtent aux lourdeurs du système, ne recourent pas toujours à leurs droits par méconnaissance des dispositifs. Mais elles partagent une même énergie : la volonté de faire avancer leur propre situation, et celle de leurs pairs.

Une histoire née de la mobilisation collective

Dès 2002, l’Armée du Salut, encourage la participation des personnes accueillies. Mais c’est véritablement à partir de 2009-2010, dans le sillage du mouvement des Enfants de Don Quichotte, que la question prend une dimension nationale. Cet événement met en pleine lumière la manière dont l’État et les associations répondent — ou ne répondent pas — aux situations de rue.

Le préfet Alain Régnier, alors à la tête de la toute nouvelle Délégation interministérielle à l’hébergement et à l’accès au logement (Dihal), tire les leçons de cette période : il n’est plus possible de construire des politiques publiques sans solliciter l’avis des personnes concernées. Sous l’impulsion de l’Armée du Salut, des groupes de personnes accompagnées sont mobilisés. L’Armée du Salut propose alors la création du CCPA (Conseil Consultatif des Personnes Accueillies et/ou Accompagnées), qui réunit chaque trimestre des personnes venues de tout le pays pour échanger directement avec le ministre autour de l’accès aux droits, le fonctionnement des SIAO, réforme du DALO.

BOISNE Joel ( Maraudes - Salarié), distribution à Porte de Bagnolet. Tentes aux abords de la Porte de Bagnolet
© Valentina Camu

De l'expérimentation à l'institutionnalisation

Le dispositif, d’abord informel et plutôt consultatif, se structure progressivement :

  • 2012 : le duo Fédération des acteurs de la solidarité/UNIOPSS porte la création des CCRPA à l’échelle régionale, afin de faire remonter les réalités de terrain sans effacer les spécificités de chaque territoire. Les premières « plénières » voient le jour en région.
  • 2016 : à la demande même des délégués, un groupe de travail piloté par la DGCS aboutit au décret n° 2016-1440 du 26 octobre 2016, qui donne une base légale au dispositif. Le CCPA devient CNPA, et les CCRPA deviennent CRPA, avec des élections de délégués dans 13 régions, dont une en Outre-mer. Cette assise officielle inscrit la participation dans la durée.

Comment mobiliser : la pair-aidance et le maillage de terrain

Convaincre de nouvelles personnes de s’engager repose sur quelques leviers essentiels :

  • La pair-aidance (proposer à toute personne le souhaitant, au cours de sa prise en charge ou de son accompagnement habituel, une possibilité de soutien global d’un tiers ayant connu ou connaissant la même situation), portée par une conviction simple : « une personne convaincue est une personne convaincante ». Le témoignage direct devient un véritable tremplin vers l’insertion — la preuve par l’exemple.
  • L’élargissement au-delà du secteur AHI, en mobilisant les CCAS et maisons des solidarités, autant de lieux de lutte contre les exclusions.
  • Le repérage de terrain, réalisé par les équipes des structures d’accueil, capables d’identifier les personnes ayant « la fibre associative » et de les orienter vers les plénières et ateliers de la participation.

La difficulté, souligne l’une des personnes engagées dans cette démarche, est de taille : il faut apprendre à ne pas parler à partir de sa propre expérience, mais à construire des préconisations collectives, à partir de celle des autres.

Les résidents Milan KIREJ, Marie Claire MUYIZERE et Asset Raoul YAYAT profite d'un temps de lecture et d'échange à la bibliothèque.
© Julien Helaine

« Faire avec », pas « faire pour »

Le principe qui traverse toute cette histoire tient en une phrase, souvent rappelée en écho à Nelson Mandela : « Ce qui est fait pour moi, sans moi, est fait contre moi. »

Cette exigence a des traductions très concrètes :

  • une vigilance sur la fracture numérique, qui nécessite un accompagnement renforcé et des formations dédiées aux délégués (portées, par exemple, par un bénévole de la FADS auprès du CRPA/CNPA) ;
  • une présence des personnes accompagnées dans les commissions de médiation DALO, où elles peuvent recontextualiser et expliciter des situations au-delà du simple déclaratif ;
  • un réexamen du contenu des dispositifs eux-mêmes — jusqu’au poids et à la composition des colis alimentaires — pour mieux les adapter aux publics réels ;
  • une écriture en FALC (Facile à Lire et à Comprendre), qui a par exemple fait évoluer certaines communications de la CAF.

Ce que la participation a changé

Vingt ans après ses débuts, quel bilan tirer ? Les acteurs de terrain sont lucides : l’embellie initiale s’est en partie essoufflée, et les moyens alloués tendent aujourd’hui à se réduire. La réforme des régions a par ailleurs réduit le nombre de CRPA effectivement pilotés.

Mais l’essentiel n’a pas disparu : la participation a durablement changé le regard porté sur les personnes à la rue. Elle a mis en lumière des pratiques professionnelles discutables et contribué à en faire évoluer d’autres, dans un sens plus égalitaire. Elle a ouvert l’accès aux SIAO à la présence de délégués, permis l’invitation des CRPA dans des groupes de travail en préfecture, et surtout ancré l’idée que les personnes concernées sont les mieux placées pour dire ce dont elles ont besoin — dès lors qu’on leur en donne collectivement les moyens.

Comme le résume l’une des professionnelles engagées de longue date dans cette dynamique : « Si tu ne les crois pas capables de dire ce qu’ils veulent, tu ne peux pas croire qu’ils peuvent changer leur vie. »

L'éducatrice Justine WELLAERT aide le couple à s'abonner à une offre de transport.
© Julien Helaine

Continuer à porter cette dynamique

Pour l’Armée du Salut, s’inscrire dans cette histoire, c’est continuer à donner droit à la parole aux personnes accompagnées, dans les plénières comme dans le quotidien de l’accompagnement social. C’est refuser une politique descendante, pour construire, pas à pas, une pratique plus égalitaire — persuadés que le pouvoir d’agir de chacun est le premier levier de tout changement durable.

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FAQ

« Offrir du beau » n'est-il pas secondaire face aux besoins essentiels ?

Cette objection revient souvent, et elle mérite une réponse honnête : le beau ne remplace évidemment pas l’accès au logement, à la santé ou à l’accompagnement. Mais l’un ne s’oppose pas à l’autre. Traiter les personnes avec dignité passe aussi par la qualité de l’environnement qu’on leur propose, et cet environnement soutient précisément le travail social plutôt que de le concurrencer.

Pourquoi la beauté a-t-elle sa place dans un établissement social ?

Parce qu’un cadre de vie soigné n’est pas un luxe accessoire mais un signe de respect envers les personnes accueillies. Proposer un lieu digne et esthétique, c’est reconnaître que des personnes en situation de fragilité restent pleinement sensibles au beau et capables de se projeter dans l’avenir. La beauté agit ici comme un appui à la reconstruction, pas comme un simple décor.

En quoi un beau lieu de vie change-t-il concrètement le quotidien ?

La qualité des espaces influence la manière dont on y vit et dont on s’y comporte. Dans les établissements rénovés, on observe des relations plus apaisées, davantage d’échanges et un sentiment de valorisation chez les personnes accompagnées. Les équipes, de leur côté, retrouvent souvent de la fierté à travailler dans un environnement soigné. L’ambiance passe d’un lieu où l’on se sent « placé » à un lieu où l’on se sent accueilli.